Interview de Andrès Atenza, directeur du groupe ESC Clermont

Groupe ESC Clermont

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Dans notre volonté de donner la parole à l’ensemble des acteurs de notre société, nous avons interviewé Andrés Atenza, Directeur Général de l’ESC Clermont-Ferrand. Par sa culture philosophique et son engagement dans la défense de l’économie sociale et solidaire, Monsieur Atenza nous délivre sa vision du développement durable et par extension, nous projette dans l’avenir de l’interaction complexe entre économie, écologie et société. Progrès technologique, éducation et mesures incitatives sont évoqués.


Bonjour monsieur Atenza, merci de nous recevoir,

Pouvez-vous vous présenter à nos internautes?

Andrès Atenza : Andrès Atenza, directeur général de l’École Supérieur de Commerce de Clermont depuis septembre 2001.

Pouvez-vous nous donner votre définition du développement durable ?

Andrès Atenza : Premièrement, je vais être un peu critique. Ce terme de développement durable, on nous le ressert malheureusement à toutes les sauces et c’est devenu un concept un peu fourre-tout. Les institutions et les entreprises ont été créées pour qu’elles soient pérennes. Pérennes ou durables, on pourrait utiliser le même terme.

Je pense que ce terme, « durable », est mal traduit en français. On devrait plutôt dire soutenable et c’est ce que disent les Anglo-Saxons en parlant de « sustainable development ». Et là, ça a peut-être plus de sens : c’est à dire comment s’adapter à ce que la planète peut accepter comme développement économique ?

Le deuxième aspect, est qu’il me semble que les entreprises utilisent cela un peu comme des gadgets. Bien sûr qu’il faut moins de papier et éteindre les lumières en sortant du bureau, mais avoir une politique salariale et sociale de qualité dans son entreprise, s’occuper de la sécurité, essayer de répartir la richesse, etc. est bien plus avantageux et plus intéressant en terme de développement durable que les exemples gadget que je vous ai donnés là, mais que je fais moi aussi parce qu’il faut bien commencer par quelque chose.

Donc le développement durable, pour moi, c’est aussi la responsabilité sociétale de l’entreprise et des organisations à faire mieux : à mieux répartir, à mieux respecter, à mieux développer, à proposer des produits de qualité aux consommateurs, à mieux respecter la production, à mieux respecter les ressources naturelles, etc. Malheureusement, j’ai l’impression que ce n’est pas le cas. Prenons l’exemple des ressources naturelles : on continue d’exploiter l’Amazonie, la forêt primaire au Cameroun et ailleurs. Je suis donc sceptique.

En tant que directeur d’une grande école de commerce, comment sensibilisez-vous les futurs managers aux enjeux sociaux et responsables de demain ?

Andrès Atenza : Je pense que cela passe par deux aspects :

  • D’abord, il y a les cours et nous sommes dans une école. Il y a donc bien un corpus pourrait-on dire scientifique, c’est-à-dire des professeurs qui amènent leurs savoir-faire et leurs sensibilités. Et comme notre école est immergée dans la société, nous laissons la parole à des économistes plutôt Hayekien ultra libéral tout autant qu’à des économistes de la régulation. Et cela me semble être la moindre des choses que de représenter ces modèles quand on voit qu’une fois sur deux c’est un libéral qui gagne le prix Nobel, et ensuite c’est l’autre. C’est donc équilibré. La société étant équilibrée, il me semble que notre école doit présenter ces modèles.
  • Notre école doit aussi, au-delà des cours, ouvrir au débat. Et nous laissons dans notre école la parole à : des sociologues, des philosophes, des politiques de droite de gauche, du centre, etc. ; tout simplement parce que c’est avec cette confrontation d’idées que mes étudiants peuvent se forger leurs propres convictions.

Mon rôle est d’offrir à mes élèves le nécessaire pour se forger des convictions et ainsi faire des managers qui prendront des responsabilités avec une nouvelle ligne de conduite parce qu’ils auront été sensibilisés à d’autres façons de voir le monde.

Le groupe ESC Clermont est membre de l’initiative « Campus responsable ». Pouvez-vous nous parler des éléments concrets qui montrent cet engagement ?

Andrès Atenza : D’abord, il y a un référentiel auquel ont doit se confronter. Ce référentiel aborde toutes les questions environnementales, énergétiques, etc. Mais également des éléments sociaux qui sont à mon avis essentiels :

  • L’ascenseur social : est-ce qu’il fonctionne ou pas ? Et s’il fonctionne, comment ?
  • La diversité : homme/femme, étranger, recrutement dans les banlieues, des choses comme ça.
  • C’est un engagement à suivre un référentiel et à se mesurer pour savoir s’il y a de la performance sociale. Pour moi, s’il y a de la performance économique, il faut aussi qu’il y ait de la performance sociale, ce n’est pas interdit ! Tout le monde dit que la richesse d’une entreprise ce sont les hommes et les femmes, alors il ne faut pas les sacrifier, faisons tout pour les sauver !

En parlant des entreprises. Pensez-vous que celles qui ont un engagement environnemental ou social profond résisteront mieux que les autres ?

Andrès Atenza : Je connais des patrons de PME, PMI qui sont en train de se sacrifier en faisant tout pour payer les salaires. Est-ce qu’ils affichent ça en tant « qu’éthique », je ne sais pas. En tout cas, ils sont dans les actes.
Ensuite il y a les grands groupes dont la presse se fait écho avec des comportements qui ne passent pas et je ne suis pas le seul à le dire : des ministres le disent et même le président de la République ! Mais ce n’est heureusement pas la majorité des patrons que je connais : commerçants, restaurateurs, patrons de PMI PME, artisans qui eux essayent de sauver les meubles, de sauver les collaborateurs. Et ils iront jusqu’au bout !

Pensez-vous qu’il y ait des méthodes pour allier la rentabilité économique et l’action durable ?

Andrès Atenza : C’est là que je renvoie dos à dos le consommateur et l’entreprise. Est-ce que nous, consommateurs, sommes prêts à payer le prix juste ? C’est-à-dire pour que le travailleur, l’entreprise, le producteur, la coopérative, etc. soient rémunérés correctement ? Prenez l’exemple du commerce dit équitable. Il n’est pas hyper développé encore dans notre pays…

Aider le consommateur à payer le prix juste, cela se traduit par exemple, par des politiques d’incitations fiscales ?

Andrès Atenza : Je pense que oui ! Du point de vue économique, je pense que le Grenelle de l’Environnement, s’il est bien utilisé, peut servir de relance économique. Avec un outil qui doit être adapté : l’outil fiscal. On va pouvoir créer une demande sur des secteurs comme les énergies renouvelables et d’autre. Je pense que le Grenelle de l’environnement – et pas uniquement pour la France – peut créer la demande.

Je vous donne un exemple parce que c’est très récent : les constructions en bois. Si vous interrogez les consommateurs, le problème du bois, c’est le prix. Il faut donc trouver le modèle économique pour inciter le consommateur à faire ce choix durable. Les gens aiment le bois, ils aiment la nature, ils aiment ces produits nobles, mais le marché ne décolle pas, car il y a un problème de prix. L’outil fiscal devra permettre aux consommateurs d’aller consommer tous ces produits dits verts.

Quels ont été selon vous les atouts du Grenelle de l’Environnement ?

Andrès Atenza : Je pense que la campagne présidentielle y est pour beaucoup. Il y avait là une communauté de pensée, à un moment donné sur ces préoccupations et il y a eu une prise de conscience. Notre pays est en avance contrairement à ce que l’on croit, souvenez-vous du discours de Jacques Chirac à Johannesburg : « notre maison brûle » (2 octobre 2002).

Je pense que les écologistes dans notre pays se sont investis et que les partis dit classiques : UMP, socialistes et autres, ont compris qu’il fallait investir ce terrain-là et qu’il ne fallait pas laisser ce sujet aux seuls partis écologistes. À partir de ce moment là, vous diffusez partout la réflexion, parce qu’il y a une vraie urgence. Grâce aux grands spécialistes du climat, de la biodiversité et les autres, on voit bien qu’il y a des problèmes et qu’on va droit dans le mur, si on continu a consommer comme ça, si on n’innove pas.

Prenons un exemple, si les Chinois utilisent les voitures comme nous le faisons, on va tous mourir étouffés ! Et pourtant, il ne faut pas empêcher les Chinois de prendre leurs voitures : ils veulent nous ressembler. Il ne faut pas empêcher la classe moyenne indienne d’avoir une voiture. Cela veut dire que l’ère de la voiture, l’innovation autour de ce moyen de transport, l’organisation de la société, l’organisation de la ville doivent tenir compte de cette classe moyenne émergente qui veut consommer différemment et qui a envie de consommer comme les Occidentaux.

En tant que philosophe, quelle vision avez-vous de l’avenir ?

Andrès Atenza : Je ne suis ni pessimiste, ni optimiste dans cette affaire. Je pense qu’il faut être prudent. Je suis un homme prudent, comme les Grecs et je suis dans une certaine Phronesis. Je suis très prudent parce qu’il y a des effets de mode et je pense qu’il ne faut pas succomber à la mode et qu’il faut voir les actes sur la durée. Sur le dossier de la  responsabilité sociétale des entreprises : aborder les questions des actions pour notre planète, ce n’est pas simplement des coups médiatiques, mais c’est quelque chose qui doit se vivre au quotidien, et quelque chose qui doit vivre sur la durée. Ce n’est pas parce que nous avons la semaine du développement durable que l’on va changer les mentalités. Certes c’est nécessaire pour marquer les esprits, mais si on s’arrête là, et bien je trouve qu’on aura perdu quelque chose. Il y a une force de la nature, il a une puissance du désir de l’homme de faire des choses. Il y a une puissance à transformer la société et c’est dans ce sens que je suis pessimiste et c’est au sens de l’action de l’homme qui est capable de transformer la société que je suis optimiste. Et chaque fois qu’il y a eu des crises majeures de civilisation au cours de l’histoire, l’homme à toujours su trouver des solutions. En revanche, il ne faut pas négliger, que face à certains nombres de crises, il y a eu des civilisations qui ont disparu et Paul Valery le disait : on sait aujourd’hui que les civilisations peuvent disparaître, donc nous avons une responsabilité : nous pouvons disparaître. Notre civilisation, notre modèle peuvent disparaitre si on n’est pas capables d’inventer autre chose autour de cette façon de préserver la nature, notre planète, notre façon de mieux consommer, la façon de mieux construire, la façon de mieux innover, etc. Je pense aussi que l’innovation, la science, le progrès malgré tout, vont nous apporter beaucoup de choses.

Un exemple très précis sur la population, on n’a jamais été aussi nombreux et malgré tout en bonne santé. Je prends toutes les réserves oratoires, parce qu’il y a dans des pays ou malheureusement l’on vit très peu avec de la misère partout.  Mais quand même si l’on prend le modèle occidental, nous n’avons pas cessé d’augmenter notre espérance de vie, par des améliorations agro-alimentaires et sanitaires. C’est bien l’innovation ça ! C’est bien des choses sorties des laboratoires, c’est bien des choses issues de la science et du progrès. Donc je crois encore à la science et au progrès et peut-être dans ce sens, je suis assez encyclopédiste.

Je vous remercie au nom de toute l’équipe de projet-durable.com d’avoir répondu à nos quelques questions.

Andrès Atenza : Merci à vous !

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